Oser : Penser les liens entre la culture et l’économie.Entretien exclusif avec Laure Kaltenbach, Directeur Général du Forum d’Avignon.
Femme d’entreprise ouverte aux réalités du service public et aux enjeux de l’économie mondiale, observatrice privilégiée de la culture française et de son évolution récente, Laure Kaltenbach (ISG 95) nous ouvre son bureau du Grand Palais, à Paris, pour encourager l’esprit d’entreprise et le dynamisme des femmes et des hommes, au service d’une vision commune et partagée..
La prochaine édition du Forum d'Avignon se déroulera du 19 au 21 novembre 2009 au Palais des Papes.
Forum d'Avignon - Culture, économie, médias.
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Vous avez choisi de faire l’ISG, une école d’entrepreneurs, comment définiriez vous la « femme d’entreprise » aujourd’hui ?
L.K. : De plusieurs manières. Il faut avoir un sens de l’organisation assez élevé, parce qu’une « femme d’entreprise » , c’est une femme sous toutes ses facettes. Aujourd’hui, si l’on veut pouvoir vraiment travailler et se consacrer à 100% à son job, il faut une logistique à toute épreuve. Cela ne se décrète pas. Ça se construit. C'est-à -dire qu’il faut faire des choix, pour que la logistique soit la plus simple possible : de la personne qui garde vos enfants à la proximité du lieu de travail en passant par le soutien de la famille.
Evidemment cela ne se décide pas toujours, mais c’est un élément auquel il faut réfléchir avec attention si l’on veut avoir l’esprit libre et pouvoir tout mener de front. Sinon il y a toujours un moment où l’on est rattrapé par son travail ou par sa vie de famille. Or, il n’y a aucune raison de sacrifier l’un ou l’autre !
On peut tout à fait avoir les 5, 6, ou 7 vies en parallèle et les mener en étant à l’aise, en ayant des enfants épanouis et en étant aussi épanouie dans son travail. C’est beaucoup d’organisation pour donner de la légèreté à tout le reste, parce que c’est intense !
Un femme d’entreprise, c’est aussi - j’en parle beaucoup avec d’autres femmes du même âge et aussi avec nos aînées, dont on apprend beaucoup, c’est donc également une femme qui a bien compris que la vie au travail comporte un certain nombre de codes, généralement des codes masculins, qu’il faut avoir intégrés. J’ai eu la chance d’avoir accès à un « coaching »personnalisé quand j’étais chez Accenture, où j’ai passé un peu plus de 11 ans, et ce coaching de femmes m’a beaucoup enseigné sur la manière de se comporter, d’utiliser ses qualités de femme, de comprendre comment fonctionnait son cerveau droit et son cerveau gauche, de savoir utiliser ses qualités d’écoute.
Ne voyez pas là un discours féministe, parce que s’il y a quelque chose qui est ténu, comme me l’ont appris ces années de coaching, c’est bien la frontière entre le féminin et le masculin. Et il ne s’agit surtout pas d’opposer l’un et l’autre. Bien au contraire. Mais de savoir comment vivre ensemble.
Et cette notion de « vivre ensemble » nécessite que l’on y travaille. Ce n’est pas quelque chose d’une évidence absolue. Il ne s’agit pas du tout de ressortir les statistiques de femmes dans les conseils d’administration, ou autres, qui ne sont effectivement pas tout à fait équilibrées du point de vue d’un ratio féminin - masculin, mais bien de comprendre ce que l’on peut s’apporter les uns aux autres, et comment vivre ensemble. En cela, le discours des femmes d’aujourd’hui est assez différent de celui de la fin des années 1980, où nos aînées, les pionnières, ont un peu sacrifié certains pans de leur vie. Maintenant, chacune aspire aussi à  un meilleur équilibre de vie.
Une femme d’entreprise, c’est aussi beaucoup de rigueur, en cela, homme-femme, cela diffère assez peu ! Lorsque j’étais à Accenture, mon mentor m’avait dit que parce que j’étais une femme, je devrais travailler beaucoup plus que les hommes. Sur le coup, j’avais 21 ans, j’étais choquée, car je n’avais pas conscience de l’importance de cette différence hommes / femmes.
Rétrospectivement, je comprends le message qu’il voulait me faire passer. L’entreprise vous en demande peut-être un petit peu plus, et puis les femmes se mettent aussi la pression, individuellement, parce que elles doivent tout gérer.
Ceci nous ramène à l’organisation, au mélange de ces 6 ou 7 vies en parallèle que les femmes doivent gérer. Plus on en a conscience tôt, plus on le vit bien.
Quels conseils donneriez-vous aux nouveaux entrepreneurs pour s’ajuster aux défis actuels ?
L.K. : Mélanger les approches, développer ses capacités d’écoute, qui ne sont pas uniquement des valeurs de femmes mais qui sont des valeurs féminines que partagent beaucoup d’hommes, c’est important dans le travail. En avoir conscience aide à être à l’aise et bien dans sa vie. C’est pour cela que j’insiste souvent sur les questions d’écoute et d’empathie comme des valeurs qui guident un peu le travail. Tout ce qui est de l’ordre de la persévérance, et le fait de savoir qu’une vie professionnelle n’est pas linéaire. En effet, même si chacun a un domaine de prédilection, une compétence technique forte : qui de la finance, qui du marketing, qui de la photo, qui du journalisme, la compétence s’acquiert avec le temps. De ce point de vue, il n’y a pas de miracle. Cette notion de persévérance et d’écoute se double d’une volonté très forte de savoir où on veut aller.
Dire qu’une carrière n’est pas linéaire, c'est dire qu’il faut se fixer un certain nombre d’objectifs et se préparer à se former pendant 4 ou 5 ans dans un domaine pour être vraiment bon. Intégrer très tôt cette vision est utile. Cela évite notamment les désillusions, qui viendront un jour ou l’autre, quelle que soient son énergie et son envie d’apprendre
Aujourd’hui, nous sommes dans un monde d’experts. Les généralistes brillants sont peu nombreux. Nous avons besoin d’expertise, qu’elle soit juridique, économique, marketing ou en organisation.
Le marché demande vraiment aux gens d’avoir de l’expertise et de l’expérience, ce qui n’est pas simple pour les jeunes diplômés, et encore moins pour les non diplômés. Tout le début de la carrière professionnelle consiste à devenir bon dans un domaine. Mais le problème vient alors souvent d’être trop vite cantonné dans un secteur.
Quelles pourraient être les 5 valeurs fortes qui guident votre travail et votre conduite des responsabilités ?
L.K. : Ecoute et empathie : se mettre à la place de l’autre, essayer de comprendre…C’est fondamental si on veut que les projets avancent. On n’arrive à rien si on n’est pas à l’écoute de l’autre. C’est une donnée essentielle pour construire, avec son corollaire, la persuasion, qui s’appuie sur un élément clé : le fait d’avoir une stratégie claire !
Savoir où l’on va, avec évidemment de la souplesse dans l’exécution. Quand on sait où l’on veut mener les uns et les autres, généralement on y arrive, parce que tout le monde est dans la même énergie.
L’organisation et la notion de rigueur. Le fait d’être droit est quelque chose d’extrêmement important dans nos sociétés. L’honnêteté intellectuelle n’est pas toujours payante à court terme, parce que la cour est ce qu’elle est. Mais malgré cela, la rigueur permet d’avancer en se tenant sur ses deux pieds. Car on peut être très fragilisé dans nos sociétés, et la vox populi se charge aussi de vous déstabiliser. Avoir cette espèce de droiture permet d’avancer sereinement. Il faut avoir bien conscience de ses actes.
Quel regard portez vous sur votre association ISG Alumni, et quelles sont pour vous les 3 bonnes raisons d’y adhérer ?
L.K. : Je dirais d’abord une fidélité à l’ISG, à ses valeurs, et une grande bienveillance. Peut-être parce que nous avons la chance de sortir d’une école avec des parcours hétérogènes. Il y a des parcours atypiques, un petit peu à la Française…C'est-à -dire que l’on aime bien les gens qui viennent du sérail et aussi les gens qui ont eu la curiosité d’avoir des parcours un peu différents. Et à l’ISG il y en a en nombre. Donc beaucoup de bienveillance, l’envie de réseau et de faire perdurer la flamme. C’est moins facile de faire cela à l’ISG que dans d’autres écoles comme HEC. Mais ce sont vraiment les individus qui doivent le faire. Et là , je rends hommage principalement à Sabine Wolf qui est pour moi le pilier de L’ISG. Sabine, avec Adalbert de Bagneux et les Alumni, ce sont les âmes de l’ISG. Pour moi, l’ISG c’est d’abord des personnes, peut-être à la différence d’autres institutions. C’est un état d’esprit mêlé de débrouillardise, d’envie d’y arriver, de bonne humeur, de naïveté bienveillante…d’envie d’aller croquer le monde, dans les deux sens du terme: le dessiner et le goûter, croquer la pomme.
Vous préparez le 2e Forum d’Avignon « Culture, Média, Economie », quel en sera le thème ? Et en quoi cela consiste t’il ?
L.K. : l’idée d’origine, portée par Monsieur Renaud Donnedieu de Vabres, s’appuyait d’une part sur la volonté de décloisonner les mondes de la culture et de l’économie mais également des suites à donner à la convention de l’UNESCO sur la diversité culturelle. L’ambition du Forum d’Avignon est d’être, au fil des années, dans une logique de think-tank, l’endroit où l’on réfléchit aux problématiques et aux liens entre culture et économie, à un niveau international, en apportant aussi un certain nombre de propositions et d’éléments qui s’en dégagent. Le lieu où il se passe quelque chose d’important du point de vue des idées, dans un contexte tout à fait international…Ce n’est pas le tout de faire venir des personnalités éminentes, il faut aussi qu’il en sorte du nouveau et du concret.
Cette année le thème que l’on a retenu c’est : Les stratégies culturelles pour un nouveau monde. Pourquoi ? Le forum, dans ses participants, j’allais dire dans son ADN, comprend des gens de la culture, dans un angle de 360°. Il y a aussi bien des architectes, des gens du design, de la mode, du spectacle vivant, du cinéma, de l’audiovisuel, de la presse…Ce qui nous impose des thématiques qui sont suffisamment larges pour que personne ne se sente exclu ! La notion de stratégie adossée à la notion de culture, « stratégie culturelle », c’est pour bien montrer, d’une part, qu’il y a des stratégies d’entreprises, mais qu’il existe aussi, d’autre part, des politiques publiques volontaristes. Une vraie stratégie à mener par les collectivités locales, par les Etats…tout cela « pour un nouveau monde », parce qu’on se positionne en logique de sortie de crise. Autrement dit, quels sont les éléments, les pistes, auxquels on peut réfléchir tous ensemble pour construire ce nouveau monde ? Bien sûr, sans emphase, nous pensons à des époques de grands changements, de grandes transitions, comme la Renaissance…puisque nous sommes à Avignon dans la cité des Papes. A l’époque, les Papes faisaient venir la terre entière, tous les métiers, toutes les techniques, tous les artistes. Comment cette émulation était-elle rendue possible ? Est-ce encore possible aujourd’hui ? Notre thème sera décliné sur trois axes : stratégies d’attractivité culturelle des territoires et de leur environnement ; stratégies de création et d’innovation ; stratégies fiscales. Tourisme culturel, enseignement de haut niveau, implantation d’entreprises et environnement font partie des facteurs d’attractivité d’un territoire. Leur prise en compte, est importante pour dynamiser le local dans un cadre de plus en plus mondialisé. En ce qui concerne l’innovation, nous n’avons pas retenu l’angle technologique stricto sensu. Le Forum d’Avignon souhaite réfléchir à l’innovation, au-delà des indicateurs économiques traditionnels. Les logiques d’emploi, de développement, de financements seront largement explorées dans le cadre du thème de l’innovation. Enfin, concernant la fiscalité dans l’économie du secteur culturel, nous avons la chance de bénéficier d’une étude exclusive sur les différentes fiscalités, tous secteurs de la culture confondus, dans une quinzaine de pays, réalisée pour le Forum d’Avignon par Ernst & Young. De quoi alimenter des débats passionnants, fondés sur des chiffres et une étude concrète de la situation présente, et ouverts sur les perspectives d’avenir.
Quels sont les objectifs du Forum d’Avignon 2009 ? Et quelles conclusions pratiques du Forum 2008 ?
L.K. : Poursuivre l’internationalisation afin d’être reconnus comme tels, et s’appuyer sur des études et des analyses pour nourrir concrètement les débats. La participation et les interventions de personnalités très variées venant de tous les points du monde enrichissent de façon considérable les thèmes. Nous souhaitons - mais bien sûr cela prendra du temps, et le temps long est une donnée difficile à prendre en compte dans nos sociétés - porter à l’attention des dirigeants privés et publics mais aussi du public des thèmes que nous espérons porteurs pour modestement faire avancer les idées sur le rôle de la Culture dans nos sociétés.
Des extraits d’actes et des vidéos du Forum 2008 sont en ligne. A vous de nous dire ce que vous en pensez !